Alphonse Kirchoffer

Item

Title
Alphonse Kirchoffer
Description
The article highlights Alphonse Kirchhoffer's illustrious career as a fencer, marked by early success and strategic adaptation of Italian fencing techniques. His victories in the 1896 and 1905 International Tournaments solidified his reputation as one of France's foremost fencing champions. Kirchhoffer's transition from foil to épée fencing, along with the development of the Kirchhoffer-Berger method, underscored his technical versatility and innovative approach. However, his career was tragically cut short by severe medical issues, including gangrene necessitating partial amputation of his feet.
Date
January 21, 1911
number
644
pages
34
Publisher
Pierre Lafitte
Bibliothèque nationale de France
Fencing Arms & Artifacts
Rights
Public Domain
Language
French
Spatial Coverage
content
fr ALPHONSE KIRCHOFFER

C'est une belle carrière de tireur que celle dont une double amputation vient prématurément et affreusement de nous priver! Alphonse Kirchoffer n'était qu'un enfant lorsque la mort de son père le créa chef de famille, lui laissa des sœurs cadettes et sa mère à soutenir ; mais si jeune, il avait déjà dans le caractère cette combativité et cette tenacité qui devaient être plus tard les caractéristiques de son jeu.

Et il trouva en le grand maître Vigeant un protecteur et un professeur incomparables. Ce dernier aida les faibles épaules du jeune maître à supporter leur lourd fardeau. Et, quotidiennement, il le fit plastronner. Bientôt le petit gaucher mince et brun que l'on avait déjà applaudi au Grand Hôtel contre un autre fils de maître d'armes, le jeune Soyez, non seulement se plaça en tête de sa génération, mais au tout premier rang des champions francais. Plusieurs maîtres et amateurs très illustres furent par lui absolument malmenés...

A cette époque (1893), le fleuret régnait encore en maître suprême et les tireurs italiens donnaient à nos représentants beaucoup de fil à retordre. Pini, Greco, Conte, Sarton notamment avaient à Paris même fait passer de fâcheux instants à certains de nos champions.

Kirchoffer fit alors une étude spéciale du jeu italien dont il s'assimila certains principes et que désormais il combattit d'une façon constamment brillante. Il soutint à cette époque, contre Conte notamment, plusieurs assauts dont le classicisme et l'animation furent sensationnels.

A ce moment, Pini, venu à Paris pour combattre Rüe, l'illustre gaucher français alors en pleine maturité d'âge et de talent, vint tirer à la salle Jean-Louis que dirigeait Kirchoffer. En présence de Vigeant, Kirchoffer et Pini soutinrent une passe véhémente — toute à l'avantage du maître français a-t-on affirmé — et où, en tout cas, Pini fut blessé à l'aisselle par un tronçon de lame brisée. L'assaut Rue-Pini ne put avoir lieu— et il fut remplacé par un duel très inattendu.

Rue reprocha vivement à Vigeant d' avoir laissé le jeune gaucher Kirchoffer faire contre Pini un assaut qui pouvait être considéré comme une piéparation directe à sa rencontre avec lui Rüe, autre gaucher; il voulait y voir une déloyauté de Vigeant. Une rencontre eut lieu à Saint-Ouen au cours de laquelle Vigeant fut légèrement blessé au front.

Kirchoffer se trouvait alors extrêmement en vue, mais n'avait pas encore absolument et nettement conquis ses éperons d'or. Une belle occasion se présenta à lui, et il sut en profiter.

Le premier grand Tournoi International organisé en France par le Figaro et la Société d'Encouragement eut lieu en Juin 1896. Le premier prix de la section des professeurs fut remporté dans un style purement admirable par le jeune gaucher qui battit là l'élite des maîtres européens.

Il songea aussitôt à tirer de sa victoire les avantages pécuniaires qu'elle pouvait offrir. A l'exemple de Pini, il devint une sorte de « Globe Trotter » du fleuret; toutes les grandes métropoles l'applaudirent contre les plus illustres tireurs du monde. D'autres professeurs français ont formé plus d'élèves que lui ; à cet égard Kirchoffer n'est pas un champion. Mais aucun n'a fait plus d'honneur à son pays dans les rencontres internationales. Son extraordinaire combativité, sa science, l'adresse avec laquelle il dosait son entraînement en sorte d'être toujours prêt et jamais surentraîné, firent si bien qu'il ne compte pas à cet heuie un seul assaut médiocre. Souvent, en voyage, il a vait à croiser le fer presqu'à l'improviste et toujours il remportait un avantage écrasant.

Au tournoi de 1910, la chance le défavorisa un peu. Dans l'assaut final, très fatigué, il fut battu d'une touche par Lucien Mérignac. Mais en 1905, il renouvela facilement son succès de 1896.

A cette époque, après une belle série d'assauts à Londres où il rencontra Pini devant le roi Edouard VII, il partit en tournée en Italie. De l'autre côté des Alpes, il remporta une telle suite de succès, qu'unanimement, les sportsmen italiens déclarèrent que le seul d -hampi-)n qu'ils pouvaient lui opposer était Agesilao Greco, établi alors à Buenos-Ayres.

Une rencontre fut organisée dans cette ville entre notre petit champion français et Greco. Celui-ci, de l'avis unanime fut ultra battu.

Jusque-là, Kirchoffer avait combattu le mouvement épéiste. Il se laissa pourtant gagner par les séductions de l'arme triangulaire, et de l'assaut sans convention.

En collaboration avec M. H.-G. Berger, il créa une méthode de pointage que l'on appela le système Kirchoffer-Berger. Et à diverses reprises, il fit en public d'excellents assauts d'épée. D'ailleursle jeu de fleuret gaucher est beaucoup plus près de l'épée que le jeu de fleuret droitier. Et puis, Kirchoffer n'a jamais eu les mauvaises habitudes fréquentes chez les fleurettistes et qui consistent à se cacher derrière le bras replié, à se coucher en avant afin de ne présenter à l'adversaire que les parties du corps où les coups sunt dits ne pas compter. En outre, ses parades chassaient énergiquement le fer et étaient suivies de ripostes toujours bien couvertes.

Je ne connais pas de jeu simple, plus clair et plus puissant que le sien. Sa petite taille l'obligeait fréquemment à attaquer en marchant, ce qu'il faisait avec une virtuosité extraordinaire, soit en trompant le fer, soit en s'en emparant, mais souvent aussi il tirait d'allonges directes avec la netteté et la promptitude d'un ressort qui se détend.

Il touchait le plus souvent par quarte droit, soit en attaque, soit en contre-temps, mais il avait en main toute la gamme das coups possibles. Son sentiment de la distance était incomparable. Il excellait à faire tirer c"urt l'adversaire plusieurs fois de suite, puis à l'arrêter sur sa marche avec une précision déconcertante, ou à parer-ri poster cette fois sans rompre.

Il employait aussi beaucoup le coupé dessus ou dessous en demi corps-à-corps. Son jeu de jambes est un des plus « finis » qu'on ait jamais admiré.

Mais le travail excessif auquel justement ses jambes avaient été soumises dès l'enfance eurent de fâcheuses conséquences; tout d'abord, de fortes varices se déclarèrent ; le jeune maître dut se soigner très sérieusement; il semblait complètement remis, quand l'extraction malheureuse d'un ongle incarné détermina une artérite aiguë qui dégénéra bientôten gangrène des extrémités.

Ce furent des souffrances atroces que le jeune champion supporta stoïquement.

On put craindre un moment que l'amputation des deux jambes ne soit nécessaire. Heureusement Kirchoffer ne connaîtra pas une infirmité aussi décisive.

Un pied et la moitié de l'autre ont dû lui être enlevés, mais à cela le mal est maintenant circonscrit et même rien n'empêchera notre maître d'être comme Vigeant, un admirable professeur après avoir été un admirable tireur. Il pourra donner leçon. Il a fait ses preuves comme tireur—combien largement !—il consacrera toute son attention, toute son énergie à « faire des élèves ».

Voici de longs mois que Kirchoffer est immobilisé et contraint aux soins les plus coûteux. En sa brillante carrière, il a gagné beaucoup d'argent, mais il a fait vivre sa famille, il a doté ses sœurs. La convalescence est toute proche, heureusement. Néanmoins, pour l'aider à passer tranquillement les quelques semaines qui l'en séparent, un grand assaut international est organisé à son bénéfice. Tous les noms de l'escrime internationale y prendront part. Si jamais manifestation de solidarité fut belle et juste, c'est bien celle-là!

J.-JOSEPH RENAUD.