Alfonso de Aldama

Item

Title
Alfonso de Aldama
Description
This chapter from "Amateurs et salles d'armes de Paris" by Adolphe Tavernier provides a portrait of Alfonso de Aldama, a skilled and elegant fencer with Spanish roots and a thoroughly Parisian spirit. Known for his aristocratic appearance and poised demeanor, Aldama is highly regarded in the Parisian fencing community. Trained by notable masters like Prévost, he excels in precise and rapid attacks, particularly disengagements and counter-ripostes, and is praised for his excellent judgment and technique. While he may occasionally lack stamina in public bouts, his overall skill and strategic approach make him one of the most respected fencers in Paris. Aldama's charm extends beyond the fencing piste, where his wit and humor are well-known, even in the context of duels.
Creator
Adolphe Tavernier (Author)
Contributor
G. Genilloud
Date
1886
page start
70
page end
77
Temporal Coverage
Relation
Internet Archive
Publisher
C. Marpon et E. Flammarion
University of Toronto
Internet Archive
Rights
Public Domain
Format
Book
Language
French
Type
Chapter
Spatial Coverage
content
fr ALFONSO DE ALDAMA

Un nom espagnol, mais un esprit bien parisien, un boulevardier pur sang, qui doit se trouver tout dépaysé sur les bords du Mançanarès, loin de cette bande de bitume qui s'étend du Grand-Café à Brébant, oasis grouillante où se réfugient nos aimables viveurs pour lesquels le reste de Paris est le Sahara.

Fleur de parisianisme! Telle est l'appellation poétique dont on pourrait affubler le plus brillant de nos champions d'assauts publics.

M. de Aldama est ce qu'on est convenu d'appeler «un joli garçon». Grand, svelte — avec une légère tendance au replet. Très brun, il est doté d'un visage aux traits fins et aristocratiques qui a dû lui valoir plus d'une bonne fortune. Habillé avec une élégante simplicité, il a toujours répudié les excentricités de mise grotesque de nos gommeux du jour.

Il possède une petite voix douce et quelque peu voilée avec laquelle il narre, non sans charme, l'anecdote piquante du jour ou le duel du lendemain.

On a remarqué qu'il souriait peu et riait encore moins.

C'est un mélancolique, un triste môme, qui semble regretter les temps héroïques et romanesques où l'on portait le pourpoint et la collerette et où l'on mettait flamberge au vent pour les beaux yeux de sa «dame» au Pré-aux-Clercs.

Alfonso porte le chapeau sur le coin de l'oreille, en «casseur d'assiettes», comme on dit vulgairement, ce qui, à l'encontre de beaucoup de gens, ne lui messied aucunement.

Calino, qui veut tout expliquer, prétend que c'est une ressouvenance des prouesses accomplies chez Gastine-Renette par notre boulevardier qui casse, en effet, un nombre incalculable d'assiettes au pistolet et au commandement.

Mais c'est de l'homme d'épée que j'ai à m'occuper et non du tireur au pistolet.

Il y a longtemps que M. Alfonso de Aldama passe, dans le monde de l'escrime, pour un de nos premiers fleurets. Il en est, à coup sûr, actuellement le plus brillant depuis qu'Antoine d'Ezpeleta, au désespoir de tous les connaisseurs, s'est définitivement retiré sous sa tente.

Quels que soient les tireurs inscrits sur un programme, M. de Aldama est toujours le «ténor» de la séance.

On l'applaudit d'un bout à l'autre de son assaut; et ce succès, il ne le doit pas seulement à sa jolie tenue, à la correction de son jeu, à la maîtrise de ses attaques admirables, il le doit encore à sa modestie et à la loyauté qu'il apporte à combattre son adversaire, toujours prêt à accuser le coup de bouton si léger soit-il. Bref, indulgent pour les coups de ses partenaires et sévère pour les siens, voilà une qualité rare qu'il est de toute justice de mettre en relief.

M. de Aldama a commencé à faire des armes avec Pons neveu, si je ne me trompe. Il a ensuite travaillé avec Hamel, Robert, Vigeant, et enfin avec Prévost, le professeur de la salle d'armes des Mirlitons.

Il est incontestable que Prévost a contribué à faire de lui le tireur qu'il est devenu. Il lui a appris notamment à «tromper le fer», une technique qu'il avait un peu négligée jusque-là.

Aux yeux de beaucoup de connaisseurs qui le voient faire des armes quotidiennement à la salle des Mirlitons, M. de Aldama est un tireur complet, aussi habile pareur qu'attaqueur merveilleux. Je n'y contredis point. Cependant, à mon sens, c'est surtout un attaqueur, en dépit de la sobriété, de la variété et de la précision de ses parades et de ses ripostes.

Il attaque souvent par des dégagements dedans ou dessus, par des coups droits sur préparation, et par des contre-dégagements sur changement d'engagement.

Quand il est parvenu à se «loger» — mouvement qu'il exécute avec une adresse féline, en amusant son adversaire par des doubles engagements, il se fend avec la rapidité de l'éclair dans le «jour» qu'il s'est préparé.

Rien n'égale la vitesse, la netteté et la pureté du coup de bouton qui frappe la poitrine de l'adversaire comme ferait une balle.

De tels coups forcent les applaudissements les plus rébarbatifs.

Une parade-riposte que notre escrimeur a bien dans la main, c'est la parade de quarte suivie de la riposte du tac, ou encore d'une riposte par le dégagement et même par une-deux, s'il a remarqué qu'il n'a point affaire à un remiseur. Toutes ces ripostes sont faites avec doigté. Il lui arrive souvent aussi, après la parade de tierce, de riposter dans la ligne basse avec une précision et une rapidité qui déconcertent son adversaire. Il prend admirablement les contres et particulièrement le contre-de-quarte, après lequel il riposte surtout par le dégagé. Les parades de septime enveloppée et de seconde sont également familières à son poignet agile et infatigable.

J'allais oublier de constater qu'il recherche souvent les contre-ripostes avec beaucoup de bonheur.

On peut lui reprocher de rompre parfois un peu trop. Il devrait s'habituer à compter davantage sur son excellente main pour parer les attaques les plus impétueuses.

Nul mieux que lui n'étudie avec plus de patience le jeu de son adversaire avant de se livrer à une attaque à fond contre lui; il a toujours soin de le tâter au préalable par une multitude d'attaques à l'épée : battements et doubles engagements.

On lui reconnaît du jugement. Il en a, certes, mais il possède encore plus d'à-propos et de coup d'œil.

Son côté vulnérable, en assaut public, c'est le souffle. On doit attribuer en partie ce manque d'haleine à l'émotion, car si, devant un public nombreux, ses forces le trahissent au bout de dix minutes, à la salle d'armes, devant ses intimes, il peut tenir la planche pendant près d'une demi-heure.

On peut lui reprocher également de prendre trop de garde et de placer sa main gauche un peu trop au-dessus de sa tête.

Ces petites critiques faites, il n'est que justice de saluer en M. de Aldama l'un de nos premiers tireurs et, sans doute, le plus élégant de nos amateurs.

Ce sportsman connait à fond l'escrime, dont il étudie les difficultés théoriques et pratiques avec les forts du fleuret et notamment avec Prévost.

C'est un des rares amateurs capables de suivre d'emblée toutes les phases d'un long assaut, comme un pianiste consommé déchiffre n'importe quel morceau à première vue.

Une anecdote pour finir.

M. de Aldama, qui s'est battu plusieurs fois en duel et qui ne recule pas devant une provocation, a dû cependant, une fois au moins dans sa vie, décliner le duel que lui proposait un original Yankee :

— Monsieur, vous me rendrez raison. J'ai le choix des armes...

— Le pistolet, l'épée, le sabre?...

— Pas du tout, fit notre Américain, je choisis... la pilule; deux petites boîtes contenant, l'une une boulette inoffensive, l'autre, une boulette empoisonnée, seront placées devant nous... Nous tirerons au sort les boîtes en question...

— Je comprends, répondit M. de Aldama avec un magnifique sang-froid, mais je ne saurais accepter ce duel, ayant les coliques en horreur. J'ai autre chose à vous proposer.

— Yes, sir, fit le citoyen de la libre Amérique.

— Un duel à la dynamite. Nous tiendrons chacun à la main une bombe convenablement chargée de nitroglycérine, deux mèches allumées d'inégale longueur, — et, tirées au sort, — seront mises en communication avec lesdits obus... Vous devinez aisément le dénouement... L'heureux possesseur de la mèche plus courte sautera de joie et s'en ira tout droit voir ce qui se passe dans un monde meilleur.

Notre Yankee, si original qu'il fût, n'insista pas, et le duel à la dynamite, pour lequel il eût été difficile, à la vérité, de trouver des témoins — et surtout un local, n'eut pas lieu.