Caïn

Item

Title
Caïn
Description
This chapter from "Amateurs et salles d'armes de Paris" by Adolphe Tavernier describes Caïn, a skilled fencing master known for his disciplined military background and refined technique. Having served in the French army and participated in significant battles, Caïn transitioned into a respected fencing instructor. His teaching style combines patience, methodical instruction, and an engaging approach that motivates students. Though he prefers to stay out of public matches, his expertise is well recognized among those who train with him. Caïn's fencing is characterized by precise attacks, rapid disengages, and strategic parries, making him a formidable opponent. Tavernier highlights his dedication to continuous improvement, even at the age of forty, and encourages him to seek greater recognition. The chapter also mentions the notable fencers who have trained in Caïn's salle, emphasizing its prestigious reputation.
Creator
Adolphe Tavernier (Author)
Contributor
G. Genilloud
Date
1886
page start
204
page end
210
Temporal Coverage
Relation
Internet Archive
Publisher
C. Marpon et E. Flammarion
University of Toronto
Internet Archive
Rights
Public Domain
Format
Book
Language
French
Type
Chapter
Spatial Coverage
content
fr CAÏN

Caïn, a dit mon ami Ganderax, a tout l'air d'un de ces fins sous-officiers comme en comptaient, il y a vingt ans, les chasseurs de Vincennes ou les voltigeurs de la garde : nets de visage, d'uniforme et d'allures ; braves et coquets, solides et lestes. Regardez-le quand il se campe, le fleuret à la main, en face de son adversaire : taille moyenne, mince et bien découplé, les yeux bruns et vifs, le nez aquilin, la moustache noire et luisante comme les cheveux, la bouche bien dessinée, le menton fin et ferme, toute sa personne tendue sans efforts comme un ressort d'acier modérément bandé, cambré, souple au regard, élégant sans afféterie. Caïn semble un petit coq de combat : la race est bonne, le sang est prompt ; gare aux coups de bec !

C'est de l'armée, en effet, que nous est venu ce maître. Engagé volontaire en 1859, au 17e bataillon de chasseurs à pied, Caïn est un combattant de Montebello, de Marignan, de Solférino. Il a gardé cette animation, cette crânerie, cette manière d'astic moral, aussi bien que matériel, de nos soldats des temps heureux.

Je parcours ses états de service : prévôt à Lyon en 1860, il a pour maître alors Biscarra lui-même, du 1er bataillon de chasseurs, Biscarra (faites sonner les R...!), un gaucher terriblement fameux dans l'armée. Puis à Toulouse, en 1864, il est reçu maître à son tour par Gingembre, — non moins fameux! Il vient à Paris, il travaille chez Bonnet, chez Bertrand, chez Boyer, chez Pellencq, chez Mimiague, chez Robert aîné, chez Jacob ; il étudie les différentes méthodes de démonstration de ces docteurs; — et, entre-temps, il tire contre des amateurs qui se nomment Féry d'Esclands, Louis de Gassagnac, Dérué, Reuss, Tony Gérard, Des Haulles, comte Potocki, Saucède, Ezpeleta, Waskiewicz, Franconi, Roulez, etc., etc.

Ensuite la province ; en garnison à Rennes... Et bientôt la guerre, le siège de Strasbourg, la captivité... La rentrée en France... On réorganise toutes choses : l'enseignement de l'escrime aussi bien que de la géographie. Caïn, pour sa part, ne s'occupe que de l'escrime, mais il s'en occupe bien. En 1872, il est premier maître au 103e de ligne ; il concourt brillamment pour la confirmation de ce titre à l'École normale de Joinville-le-Pont... 1873! Les lois militaires sont modifiées, l'esprit militaire aussi ; pour les sous-officiers de l'armée d'Italie, le régiment n'est plus le régiment... Caïn fait comme tant d'autres ; il quitte le service. Mais plus heureux que la plupart, il a une profession toute indiquée, une profession libérale et presque militaire encore, où, pour réussir, il suffit d'une excellente conduite, d'une bonne santé, de beaucoup de raison, d'énergie et de persévérance ; il réussira. Il succède à Gâtechair dans sa vieille et célèbre salle du passage de l'Opéra; et c'est là que nous le retrouvons aujourd'hui, assisté encore des meilleurs élèves du père Gâtechair, pour l'éducation d'une génération nouvelle. Il a laissé dans les régiments plus de soixante prévôts et plus de vingt maîtres de sa façon; si, comme j'aime à le croire, la reconnaissance n'est pas une vertu purement civile, je garantis que le nom de Caïn ne s'oubliera pas de sitôt dans l'armée. Il a gardé, lui, de son ancien état, avec certaines qualités personnelles, comme la bonne humeur et la courtoisie, cette habitude de la discipline qui, dans les arts, s'appelle la méthode, et ce don précieux de faire le meilleur emploi d'un défaut qui vaut plusieurs vertus : l'amour-propre.

La méthode, employée à la fois avec patience et avec animation, voilà, en trois mots, le secret du mérite de Caïn professeur. Dans la leçon, rien n'égale sa persévérance, sinon son entrain. Il démontre vite, il démontre clairement et force l'élève à profiter aussitôt de ses démonstrations par une série d'exercices gradués selon les forces du sujet, selon ses aptitudes et selon le besoin du moment. Il a trouvé ce moyen de rendre la leçon si amusante qu'il s'y amuse en effet : sans rien forcer, il presse le progrès de son élève avec un intérêt passionné ; jamais il ne fait rien sans cette rigueur de scrupule qu'un bon militaire apporte en toutes choses. Il ne néglige pas dans sa salle le moindre des débutants ; il ne permet pas de se relâcher au plus consommé des tireurs. J'ai dit avec quel soin il avait étudié les procédés de démonstration des maîtres contemporains. Sans tomber dans le pédantisme ni la curiosité vains, il a demandé aux anciens un supplément d'instruction; tel vieux livre lui a conseillé telle attaque, et telle estampe lui a montré telle parade.

Comme tireur, Caïn n'est apprécié encore, du moins à son juste prix, que par ceux qui ont eu le plaisir de tirer familièrement avec lui. Son amour-propre a des inquiétudes que ceux-là justement ont peine à comprendre. Ce n'est assurément méfiance ni des autres ni de lui-même, mais plutôt... comment dirai-je ? fierté ombrageuse : bref, il se tient souvent, trop souvent à l'écart des assauts publics ; il se contente de l'estime moins bruyante et plus solide qu'on acquiert chaque jour entre les murs d'une salle. À ce jeu, il manque trop d'occasions d'acquérir ce sang-froid nécessaire dans les circonstances solennelles ; il serait temps qu'il se résignât, sans perdre un grain de l'estime des véritables amateurs, à réclamer sa part de popularité. Je le dis ici hautement, pour forcer sa modestie... et au besoin son orgueil. Il ne peut que gagner, je le sais, à être mieux connu.

Caïn, pour parler familièrement, a de la tête, de l'œil, de la main et du jarret ; un jugement sain et prompt, beaucoup de raison et d'à-propos. Très un et souple, et toujours entraîné, il a plus de détente à quarante ans que maint bon tireur de vingt-cinq. Pas un jour il ne cesse de travailler pour lui-même, comme s'il était simplement le premier de ses élèves, et celui dont le maître doit exiger le plus. Tirez avec lui : qui que vous soyez, vous avez des chances d'être battu, mais aussi la certitude de faire un bon assaut. Il sera correct et dédaignera de brouiller votre jeu. Il se découvrira parfois pour attirer votre attaque ; il l'acceptera résolument, et le plus souvent sans rompre. À son tour il vous attaquera, de pied ferme sans doute, de très loin et très vite. Ses dégagés de vitesse, ses coups droits sont merveilleux ; méfiez-vous de ses coupés dégagés en ripostes et contre-ripostes. Sa parade favorite ? Contre-de-quarte et septime avec riposte de coupé en pointe volante.

Je n'ai rien voulu changer à cette portraiture de Louis Ganderax, dont la plume sait charmer les lecteurs de la Revue des Deux Mondes, aussi bien qu'elle a su intéresser les lecteurs du journal l'Escrime pour lequel elle traça ces lignes.

La salle du passage de l'Opéra a vu défiler bien des tireurs entre ses quatre murs depuis 1874, époque à laquelle Caïn succéda à Gâtechair.

Actuellement elle comprend encore beaucoup d'assidus, parmi lesquels il faut surtout mentionner : MM. Georges Duruy et le prince de Talleyrand-Périgord — deux escrimeurs renommés qu'on regrette de ne pas voir plus souvent en assaut public — puis MM. Louis Ganderax, Albert Delpit, Guy de Maupassant, baron de Vaux, l'auteur des Hommes d'épée et des Tireurs au pistolet, prince de Berghes, baron Seillière, de Trégomain, de Fresne, d'Estainville de l'Héraule, Greuzé de Latouche, prince Soutzo, prince Cantacuzène, de Marolles, comte de Solms, baron Toussaint, Lippmann, Jourdain, Volmy, Lamy, Jeanniot, Merwart, Stephen Jacob, Poilpot, Bonnet, Didelet, Greuze, Duchesnois, Fassy, de la Martinière, Hermet, de Macédo, Carvalho, Jurebourg, Guesnet, etc.