Escrime pour Dames

Item

Title
fr Escrime pour Dames
Alternative Title
en Fencing for Ladies
Description
The text offers an exploration of women throughout history who have engaged in sword fighting and dueling, focusing not only on military figures but also those who took up arms for personal or recreational reasons. It references historical examples like Roman patrician women who fought in circuses, noblewomen in medieval Italy and Germany, and dueling princesses in 18th-century France. Anecdotes of famous female duelists such as Mademoiselle de Maupin, who led a life of flamboyant swordsmanship, and the scandalous duels involving aristocratic women in Paris are highlighted. The text also introduces Madame Astié de Valsayre, a 19th-century advocate for women's fencing, who famously dueled with an American woman and campaigned for fencing as a form of physical and moral regeneration for women. Despite fencing's decline in popularity among women by the end of the 19th century, the text suggests that it remains an elegant and beneficial sport, with historical and contemporary examples of women engaging in it. Finally, it encourages a revival of female participation in fencing as a sport that enhances both physical grace and beauty.
Creator
Henri Nicolle (Author)
Contributor
Joszi Arpád Koppay (Illustrator)
Date
January 15, 1895
volume
19
number
219
page start
78
page end
83
Rights
Public Domain
Language
French
content
fr Escrime pour Dames

Il y aurait à écrire une histoire des femmes d'épée. Non des femmes-soldats seulement, ou des héroïnes glorieuses comme Jeanne d'Arc, mais de celles aussi qui, de tout temps et sous divers prétextes, prirent goût à manier les armes. Juvénal disait déjà des patriciennes éhontées qui ne rougissaient pas de combattre dans les cirques de Rome : Ferrum est quod amant ! Plus tard, Brantôme, commentant les faits et gestes des nobles dames de son époque, observe que d'aucunes par trop « s'agendarmoient ». Au Moyen ge, des tournois féminins s'organisaient couramment en Italie et en Allemagne. Et Cervantès rapporte, comme chose naturelle, le trait d'un jeune homme faisant des armes avec sa maîtresse. Et Tallemant des Réaux cite mille « ferrailleries » de princesses et gentilfammes. Enfin, la chronique scandaleuse nous a conservé le souvenir de vrais duels de femmes : Mmes de Nesles et de Polignac se battirent au pistolet dans le Bois de Boulogne, pour les beaux yeux du duc de Richelieu. La marquise de Nesles tira la première. Elle ne touche point. « La colère fait trembler la main ! » dit la comtesse de Polignac avec une ironie dédaigneuse. Puis, elle tira à son tour. Mme de Nesles tomba évanouie. La balle de son adversaire lui avait coupé net un joli bout d'oreille. Quand on relata l'aventure au roi, pensant qu'il sévirait, celui-ci haussa les épaules avec une belle insouciance et déclara en riant que ce n'était point son affaire, « puisqu'il n'avait fait défense du duel que pour les hommes ». Une autre duelliste fut Mme de Chasteau-Gay qui, ayant eu à se plaindre d'un de ses amis, le provoqua et le blessa sur le terrain. Sa sœur, Mme La Douze, allait plus loin. Elle corrigea son propre mari. L'ayant amené en champ clos, de gré ou de force, elle lui allongea avec une grâce parfaite trois maîtres coups d'épée. Que de spadassines on pourrait énumérer encore ! Henriette Sylvie de Molière, cette adorable coquine ; Mlle Durieux, cette bretteuse indomptable qui croisait le fer, en pleine rue, avec son amant ; Mlle de Maupin, surtout, cette extraordinaire comédienne dont Théophile Gautier a immortalisé le nom, qui, éprise d'un prévôt, le suit à Marseille où elle fait toutes les folies, puis revient à Paris, entre à l'Opéra où elle obtient le plus vif succès et ne cesse d'étonner la ville par ses excentricités. Offensée un jour par l'acteur Dumény, elle l'attend place des Victoires et, n'ayant pu le contraindre à se battre, le dépouille de sa tabatière et de sa montre. Elle force une autre fois un camarade à lui demander pardon à genoux. Une nuit de bal masqué, au Palais-Royal, déguisée en homme, elle « intrigue » cavalièrement une dame de la cour. Trois gentilshommes prenant fait et cause pour cette dernière, la Maupin s'aligne avec eux successivement et les tue. Après quoi, abusant de l'impunité dont elle jouit, grâce à ses hauts protecteurs, elle rentre au bal où elle s'attire une nouvelle affaire.

Ces aventures sont rares aujourd'hui. À peine citerait-on, en notre siècle, une demi-douzaine de véritables duels féminins. Deux dames, en Asturie, ont vidé, à coups de poignard, une querelle amoureuse. Deux jeunes filles, près de Gênes, se sont disputé, à l'arme blanche, la possession du même favori. Quelques-unes de nos plus charmantes comédiennes ont voulu, à un moment, s'entretuer. Il y eut même échange de témoins, mais les choses s'arrangèrent heureusement chez le pâtissier. Sauf quelques drames passionnels demeurés obscurs ou quelques crêpages de chignons qui n'ont guère de rapport avec la noble science de l'escrime, c'est à peu près tout.

Nous n'avons plus de Maupin. Nous avons, en revanche, une Astié de Valsayre. Notre Astié de Valsayre — si j'ose m'exprimer ainsi — est, au su de tout le monde, ce qu'on appelle une fine lame. Elle manie la langue et le fleuret avec une égale agilité. Elle conférencie et elle se bat. En 1886, elle provoqua une Américaine, nommée miss Shelley, qui l'avait traitée indûment « d'idiote ». Mme de Valsayre exigea une réparation par les armes. Et le combat eut lieu à Waterloo ! L'Américaine ayant été piquée au bras, notre bouillante compatriote déclara son honneur satisfait.

Depuis, Mme Astié de Valsayre n'a cessé d'être le plus ardent protagoniste de l'escrime pour femmes. On la vit, maintes fois, à la salle du boulevard des Capucines, rompre des lances en faveur de ses théories revendicatrices. Longue, maigre (oh ! combien !), sanglée dans une robe blanche couverte de dentelles noires, un binocle sur le nez, sifflant, criant, jurant presque, — ma parole ! — elle vilipendait avec entrain le sexe fort et recommandait instamment au sexe faible l'étude soutenue de l'escrime, comme le meilleur moyen de régénération physique et morale des femmes. Le fleuret, selon elle, devait guérir la femme du diabète, de la pneumonie, de l'hystérie et de la névrose. Elle en préconisait surtout l'usage à titre de « gymnastique locale de la poitrine », pour développer le thorax et favoriser la grâce des formes et l'allaitement des enfants.Mme de Valsayre employait à ce plaidoyer une éloquence pittoresque. Elle déclarait ainsi préférer l'épée aux haltères, parce que ce dernier instrument d'éducation physique « ne parlait pas suffisamment à l'âme ». Bref, elle se décida à fonder un Cercle d'escrimeuses dont les statuts prétentieux firent, durant huit jours, la joie des chroniqueurs et servirent de pâture aux oisifs du boulevard. On dit chez nous que le ridicule tue. Furent-elles tuées par cette arme terrible, les fougueuses associées du « Groupe des Escrimeuses » ? Je ne sais. Ce qui est sûr, du moins, c'est qu'à partir de ce moment leur existence devint, pour le public, tout à fait ignorée.

Pourtant, tout n'était pas à dédaigner dans les propositions de ces dames Quichotte. Car l'escrime, bien comprise, n'est certainement pas aussi indigne de la femme qu'on l'imagine d'ordinaire. Certes, les spadassines, les femmes-duellistes ne sauraient prétendre à devenir légion. Elles sont parfois des exceptions intéressantes. Elles ne sont et ne peuvent être que des exceptions. Mais l'escrime n'est pas simplement, selon la définition pompeuse d'un vieux maître d'armes : « la science des mouvements de l'homme pour l'exécution de ses projets hostiles ». Elle est aussi, elle est surtout un sport hygiénique et élégant.

Or, je vous le demande, y a-t-il beaucoup de sports que le bon ton interdise absolument aujourd'hui à la femme ? Autrefois, la danse et l'équitation étaient à peu près les seuls exercices accessibles aux femmes du monde. Les plus nobles dames, à présent, chassent, canotent, patinent, montent à cheval et à bicyclette. Pourquoi délaissent-elles l'escrime ? Question de mode, sans doute, et préventions injustifiées.« L'habitude du duel, a dit le bon poète Catulle Mendès, fera perdre aux femmes l'habitude du duo. » C'était pour faire un mot assurément, car les poètes, plus que tous autres, devraient encourager cet art si favorable à l'éclosion complète, à la mise en lumière de la beauté féminine.

J'ai trouvé par hasard, dans un manuel spécial du commencement de ce siècle, une réfutation amusante des adversaires de l'escrime. Cela s'appelle la Xiphonomie et c'est en vers, s'il vous plaît (à vous, Mendès !). On me permettra d'en détacher un fragment :

« L'escrime, disent-ils, est un art destructeur
Où l'on ne peut briller qu'aux dépens de l'honneur ;
Des sanglants démêlés c'est la source funeste ;
C'est des mauvaises mœurs le signe manifeste. »

Les insensés qu'ils sont ! Ne savent-ils donc pas
Que les lieux consacrés à ces nobles ébats
Sont des lieux où toujours une austère prudence
Voit régner sous ses lois le calme et la décence.

Les salles d'armes d'antan, à ce qu'il paraît, n'étaient pas d'une gaieté folle. Il est certain, toutefois, que les convenances n'y étaient point en péril. Les nôtres évidemment ne seraient pas plus dangereuses et les relations entre maîtres, élèves ou adversaires ne laisseraient peut-être pas d'y être plus correctes qu'elles ne sont en mille autres circonstances de la vie mondaine. La femme du monde, par exemple, qui se voit, au bal, enlacée et pressée étroitement dans les bras d'un inconnu, n'aurait point même à redouter, à la salle d'armes, le contact d'une main d'homme. Quant au costume, rien n'empêcherait qu'il fût décent : une jupe paysanne à petits plis descendant à la cheville et laissant le pied libre, une blouse banale protégée par le plastron, un masque, des gants et le fleuret. Quoi de scabreux là ou de subversif ?

Le baron de Vaux, fort expert en toute matière sportive, a déjà donné dans un de ses livres les noms de quelques nobles friandes de la lame. Il nous a ainsi appris que la baronne de Vimont maniait quotidiennement le fleuret dans la jolie salle d'armes que son mari a fait construire en son hôtel du parc Monceau, et que la comtesse R. de Salles se plaisait tant à ce jeu qu'elle tirait, il y a quelques années encore, dans une salle basse de son château, avec un ancien prévôt d'armes d'un régiment de dragons dont elle avait fait un jardinier. De plus, par une note très brève, les journaux ont annoncé récemment la formation d'un Cercle d'escrime pour dames. C'est un mouvement qui se dessine. Il le faut souhaiter décisif.

Justes dieux ! L'ombre du doux auteur de la Xiphonomie en tressaillira d'allégresse aux Champs-Élysées, lui qui sollicitait, il y a près de cent ans, le concours des femmes pour l'illustration de son art :

« Du genre humain aussi la moitié la plus belle,
Pour avoir plus d'attraits lui deviendra fidèle,
Se félicitera d'implorer son concours. »

« Pour avoir plus d'attraits », c'est là le vrai but et c'est là la récompense. L'escrime doit pétrir la chair et lui assigner sa forme définitive. « Le muscle, a dit Philippe Daryl, est peut-être le tissu le plus plastique qu'il y ait dans l'univers. On peut en faire ce qu'on veut, le modeler comme une glaise, arrondir tel contour, adoucir ou rectifier tel profil. Et cela rien qu'en faisant fonctionner plus ou moins et, par suite, épaissir ou rester stationnaires telles fibres à l'exclusion de telles autres. » Nul autre exercice ne peut mieux accomplir ce miracle que l'escrime. Quelques sports développent une partie du corps au détriment des autres. Ainsi, la gymnastique, le canotage grossissent démesurément certains muscles. L’escrime, elle, fortifie toujours normalement. L'escrime au fleuret (car le sabre ne saurait leur convenir) est une gymnastique excellente pour les femmes. Elle n'exige ni force, ni musculature puissante. De l'œil, de la présence d'esprit, de la souplesse, c'est tout ce qu'il faut, et vous savez qu'elles n'en manquent guère. Enfin, au point de vue esthétique, quel délicieux spectacle !

Vous rappelez-vous les jolies escrimeuses viennoises qui vinrent se faire applaudir à Paris, il y a quelques années ? Elles eurent — au Cirque d'Hiver, je crois — un succès retentissant. Leur costume était un peu léger, mais leurs silhouettes étaient si agréables, leur galbe si pur, leur jeu si attachant ! Eh bien, regardez les gravures ci-jointes. Ce sont elles. C'est d'après elles, si vous aimez mieux, que le célèbre peintre de genre J. Koppay (un apôtre de l'escrime) a travaillé. Et leur histoire est curieuse. Je la résumerai, pour finir, en quelques mots. Un professeur d'escrime avait fondé, en 1873, au Conservatoire et à l'Opéra de Vienne, une classe d'escrime qui était devenue, par la suite, obligatoire pour les élèves des deux sexes. Le but, alors, était essentiellement d'apprendre aux futurs comédiens et comédiennes à soutenir un duel proprement quand leur rôle l'exigerait. Mais bientôt, un groupe d'élèves et notamment plusieurs demoiselles du corps de ballet s'étant intéressées particulièrement à cette branche d'études, le professeur put compléter leur éducation et former une véritable société d'escrimeuses. Celles-ci donnèrent, dans leur pays d'abord, des assauts d'armes qui furent très goûtés. Enhardies par la réussite, elles se répandirent après au dehors et c'est cette cohorte d'élite qui traversa naguère l'Europe et l'Amérique, récoltant sur son passage une ample moisson de lauriers et de florins.

Je ne proposerai pas à nos lectrices ces gentilles ferrailleuses comme parfaits modèles. J'estime néanmoins que des Françaises, et surtout des Parisiennes, ne doivent pas se laisser distancer par des étrangères en ce jeu de Beauté. Ludus pro forma ! Voilà votre devise, gentes escrimeuses. Allons, mesdames, en garde ! L'épée au clair !

HENRI NICOLLE.