A-t-on Peur Quand on se Bat?

Item

Title
fr A-t-on Peur Quand on se Bat?
Alternative Title
en Are we Afraid when we Fight?
Description
The article, authored by Marcel Boulenger, explores the topic of fear and courage in duels, particularly focusing on swordfights. Boulenger asserts that while true cowardice and extraordinary bravery are rare in duels, nuances exist. He challenges the romanticized views of duels and highlights that the portrayal of duels in the media often lacks accuracy. The author notes that only certain societal circles—literary, political, sporting, and social—are commonly involved in dueling, as it is not a widespread practice among bureaucrats or merchants. Boulenger observes that while some duelists may initially show fear, they often recover composure during the fight. He distinguishes between mediocre and skilled fencers, emphasizing that real courage in a duel is demonstrated by attacking decisively rather than merely defending. The article concludes by criticizing pistol duels as either ridiculous or excessively violent compared to sword duels.
list of authors
Marcel Jacques Boulenger
Date
February 23, 1906
number
389
page start
156
page end
156
Publisher
Pierre Lafitte
Bibliothèque nationale de France
Fencing Arms & Artifacts
Rights
Public Domain
Language
French
Spatial Coverage
content
fr A-T-ON PEUR QUAND ON SE BAT?

Les mondes dans lesquels on se bat La couardise évidente et la bravoure magnifique sont aussi rares l'une que l'autre en duel.

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A-T-ON peur quand on se bat? D'une façon très générale, non. Cependant, il y a bien des nuances à établir, et bien des distinctions à faire. Avoir peur, c'est un très gros mot. N'avoir pas peur du tout, cela n'est permis qu'à certains, et matériellement impossible à d'autres. Montrer enfin ce qu'on nomme véritablement un grand courage, rien de plus rare. Essayons de préciser tout cela. La question a de l'intérêt sous deux points de vue. Elle peut servir à éclairer les gens qui ne se sont jamais battus et qui se font du duel une idée romanesque et folle. En second lieu, elle touche un point d'escrime intéressant, et devrait contribuer à faire poser une règle applicable aux assauts et aux poules.

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La vérité sur les duels

Mais d'abord, établissons un axiome, qu'on devrait inscrire en lettres d'or dans les salles d'armes et dans les salles de rédaction des journaux: «Jamais rien de ce qu'on imprime sur un duel qui vient d'avoir lieu n'est entièrement vrai.» Oh! que le public n'est-il donc mieux persuadé de cette grande vérité! Il éviterait par là d'être enivré par les récits attendris et dithyrambiques qui célèbrent avec lyrisme le courage léonin des duellistes. Ou, d'autre part, il ne se laisserait pas aller à des ironies vulgaires et déplacées à propos de deux hommes qui viennent de faire, autant que possible, leur devoir d'honnêtes gens. Car les journalistes vont toujours d'un excès à l'autre: s'il s'agit du duel en général, ils ne connaissent rien de plus inoffensif, de plus rassurant, ni au besoin de plus ridicule. S'ils parlent d'une rencontre en particulier, c'est le combat émouvant d'Hector et d'Achille, de Roland et d'Olivier, de Jarnac et de La Châtaigneraie! Il ne faut les croire ni dans le premier cas ni dans le second.

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Les gens qui sont exposés à se battre

La vérité, c'est que parmi les gens qui ne font pas habituellement de l'escrime... Mais ces gens-là sont-ils exposés à aller sur le terrain? Non. L'usage du duel n'est répandu, en somme, que dans quatre « mondes » seulement: le monde littéraire, le monde politique, le monde sportif, et le monde proprement dit, le monde « mondain ». Les bureaucrates, les gens d'affaires, les commerçants de toutes sortes ne se battent pas: non qu'ils n'en soient fort capables, comme les autres, mais ils n'en ont pas l'occasion, cela n'est pas entré dans leurs mœurs; et en fait, il n'y a que dans la société littéraire, politique, sportive et mondaine qu'on s'envoie des témoins. Or, ceux qui en font partie pratiquent généralement l'escrime, ou savent en tout cas de quoi il s'agit, et n'ont aucune surprise quand ils arrivent sur le pré. Toutefois, dans les groupes où il est admis que l'on se bat, il y a encore deux classes: les escrimeurs médiocres ou nuls, et les escrimeurs passables ou bons.

Parmi les premiers, j'ai vu certainement des cas de peur manifeste. De malheureux gazetiers, de gros députés, des petits gommeux ridicules et piteux restent souvent là, l'un devant l'autre, tenant leur épée à bout de bras et n'osant bouger, cherchant désespérément à se piquer la main. On a l'envie de les pousser l'un sur l'autre. C'est dégoûtant.

Ajoutons cependant que généralement, au bout de deux ou trois reprises, ils se sont mutuellement rassurés, et que la rencontre finit d'une façon moins misérable qu'elle n'avait commencé.

Mais, sauf ces spectacles pénibles et, je le répète, exceptionnels, il ne me souvient guère d'avoir vu des combattants montrer leur peur. Elle était en eux sans doute, un œil exercé l'apercevait à certaines hésitations des jambes, à certaines fébrilités de l'épée, à certaines contractions involontaires du visage. Mais elle ne se trahissait pas autrement, et l'on peut affirmer, en définitive, que devant quatre témoins et deux médecins, un homme, quelque ému soit-il, trouve presque toujours en lui assez d'énergie ou d'amour-propre pour faire bonne figure sur le terrain. Il est certain, en outre, que si les apathiques et les mous faiblissent peu à peu, les nerveux, au contraire, s'excitent pendant le combat. Les nerveux se battent le plus souvent assez bien; il est vrai que le plus souvent aussi ils se font blesser.

Y a-t-il, d'autre part, des hommes à sang très lourd et à l'esprit très peu imaginatif, chez qui l'appréhension, ou mieux la prévision des coups qu'ils peuvent recevoir n'existe point? Je le crois. Ceux-là ne peuvent évidemment éprouver aucune peur; ou du moins ce sentiment se réduit à presque rien pour eux. Mais on ne peut dire qu'ils soient véritablement courageux; ils ne connaissent pas le danger, à peine ont-ils du mérite à s'y exposer.

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Le véritable courage est rare au duel

C'est parmi les hommes de sport, habitués à payer de leur personne, à dompter par la volonté leurs résistances physiques, qu'on observera les duellistes les plus courageux. Et entre tous les hommes de sport, c'est chez les escrimeurs assurément qu'il est le plus facile d'observer le véritable courage. À bravoure égale, on discerne mieux celle d'un bon escrimeur. Un homme d'épée inexpérimenté ne saura jamais, même s'il est héroïque, que se porter follement en avant et donner des signes superflus et un peu agaçants d'intrépidité, comme par exemple de sourire, de faire des mots, etc. Tandis qu'un tireur habile peut témoigner de sa bravoure par une preuve irréfutable et nette, celle-ci: amener avec intelligence et sang-froid une attaque hardie, l'exécuter rapidement, énergiquement, franchement, et la pousser bien à fond. On ne peut rien faire de plus beau sur le terrain.

Cela est excessivement rare. Car si des exemples de couardise évidente ne se remarquent presque jamais dans les duels, ceux d'une bravoure magnifique et parfaite ne se rencontrent guère davantage. Toutes les rencontres, à peu d'exceptions près, méritent la note «assez bien». Combien voit-on de grandes attaques franches, exécutées de sang-froid, sur le pré? C'est là le critérium de la bravoure: attaquer.

Il y a en effet une difficulté, non pas deux fois, mais vingt fois plus grande à fournir une attaque devant une pointe nue, qu'à se défendre, fût-ce d'une façon remarquable et «artistique», comme disent quelques dilettantes. Tout adversaire qui attaque montre un courage infiniment supérieur à celui du combattant qui guette et qui attend. Ce dernier laissera peut-être voir de remarquables qualités d'exécutant; mais l'autre a plus de sang, d'énergie, d'action physique et morale, il est mieux doué, il est plus brave et d'ailleurs quatre fois sur sept il touche.

Aussi voudrais-je que dans les assauts, on comptât double une attaque réussie; mais qu'en cas de coup fourré, et afin de bien démontrer la difficulté pratique du terrain, ce fût toujours l'attaquant, et non le «tendeur», qui eût tort.

Résumons-nous: dans nos duels, il y a peu ou point de lâches, comme peu ou point de héros; d'autre part, le grand courage consiste à attaquer à fond, sans folie.

Mais, dira-t-on, vous ne nous parlez que des duels à l'épée… Sans doute. Le duel au pistolet n'existe pas. C'est une bouffonnerie, ou une boucherie.

MARCEL BOULENGER.

Un duel célèbre: M. Thomeguex et le Baron de Pierrebourg.